Challenges > Cinéma > "L'Enquête", ce film qui remet au centre du jeu l'affaire Clearstream

Laure Croiset

INTERVIEW - Avec la sortie du film "L'Enquête", Denis Robert, l'homme qui a secoué la Ve République avec l'affaire Clearstream, revient sur le devant de la scène. Et il n'a pas dit son dernier mot.

Le polar "L'Enquête" de Vincent Garenq - à l'affiche mercredi 11 février - remet au centre du jeu l'affaire Clearstream et son personnage clé, le journaliste d'investigation Denis Robert.
En 2001, il a mis le feu au poudre en dénonçant le fonctionnement opaque de la société bancaire luxembourgeoise. Vilipendé par les uns, adoubé par les autres, Denis Robert revient sur ces longues années de tempête durant lesquelles il a tenté de tenir bon envers et contre tous. 


Quel était le point de vue adopté par le producteur Christophe Rossignon et le réalisateur Vincent Garenq sur l’affaire Clearstream pour leur film "L'Enquête" ?
Je crois que la motivation principale de Vincent Garenq, c'était de reprendre  l’enquête et les difficultés que j’avais rencontrées pour faire émerger la vérité. Il était dans des standards de thriller à l'américaine, à la "Erin Brockovich". Il trouvait que ce qui m’était arrivé était très cinématographique. Son idée, c’était d’abord une idée de cinéma et si en plus, ça rejoignait un projet plus citoyen et politique, c’était tant mieux. 
En quoi consistait précisément votre rôle de consultant sur le film ?
Je ne voulais pas être scénariste du film, je suis resté consultant, donc assez extérieur au projet. Et en même temps j'étais très présent parce que je relisais chaque étape. Alors j’ai aidé comme j’ai pu, je l’ai encouragé, je lui ai donné mon avis, mais je ne suis jamais intervenu sur la direction que devait prendre le film ni sur le fond.
Dans cette tentative de fictionaliser la réalité, vous ne redoutiez pas certaines trahisons de leur part ?
À aucun moment, je n’ai eu peur. C’est comme quand on est journaliste et qu’on rencontre un témoin, il y a une relation de confiance qui se crée. A un moment, vous faites confiance en l’autre et j’avais confiance en Vincent Garenq. Aujourd’hui, il se passe quelque chose autour du film et de mon histoire. Il a remis au centre du jeu cette affaire Clearstream.

Affronter son double à l’écran, incarné par Gilles Lellouche, relève-t-il d’une forme de psychanalyse ?
Non, pas de psychanalyse, mais la première fois que je l’ai vu, c’était vraiment très émouvant et troublant pour moi. Je me suis pris en moins de deux heures plus de 15 ans de ma vie. Les mauvais souvenirs que j’avais un peu oublié sont un peu remontés à la surface. Je me suis dit que j’ai quand même beaucoup bossé et j’en ai pas mal bavé. Ça n’était pas simple d’affronter ces adversités.
À l'époque, le milieu journalistique n'a pas été tendre avec vous. Quelles explications donnez-vous rétrospectivement ?
La pire adversité à affronter était celle des journalistes, car je suis issu de ce monde-là. Le problème, c’est que je vendais des livres. En plus, je n’habite pas Paris, je ne suis pas un homme de réseaux et j’ai eu ces réseaux contre moi. C’est quand même un milieu qui est très mouton de Panurge, il y en a qui dit un truc et les autres répètent. Aujourd’hui, j’ai beaucoup de réactions très violentes à l’égard du Monde, parce qu'il m’a mal traité, il s’est comporté comme le pire des journaux trash avec des papiers truffés de mensonges. On se demande pourquoi tant de haine ? Je n’ai pas la réponse. Ça n'est pas uniquement parce qu'Edwy Plenel ne m’aime pas. Il y a peut-être eu des influences qui se sont exercées, c’est la conjonction de plusieurs faits. Je pense que c’était insupportable pour eux qu’un mec comme moi décrypte le mécanisme de Clearstream. D’ailleurs, c’est très étonnant de voir que treize ans après, au Monde, ils sont très offensifs sur les paradis fiscaux. Quand j’écrivais que toutes les banques françaises avaient des filiales dans les paradis fiscaux, je me faisais houspiller par Le Monde. Et aujourd'hui, ils font la même une, ils découvrent la lune. Il faudrait qu’ils fassent preuve d’un peu plus d’humilité. 
Pourtant, vous représentez une forme de modèle de journaliste d’investigation pour beaucoup de jeunes aspirants journalistes ?
Je sens bien la manière dont je suis perçu dans des écoles, que je fais naître des vocations et c'est tant mieux. Mais je ne pense pas être un modèle, j’ai simplement fait mon job. Je ne me suis pas renié, j’ai tenu bon, j’ai refusé les compromissions, mais ça ne me semble pas héroïque de faire ça. Quand on vit les choses, les événements se suivent et on essaie de tenir bon. Je n’ai pas de sentiment de revanche, je connais suffisamment les médias pour savoir que c’est éphémère. Mais j’existais sans doute mieux avant Clearstream que je n'existe aujourd’hui. 
Quelle était votre stratégie pour tenir bon pendant toutes ces années ?
J’étais dans une partie de go. Et les parties de go, ce sont des stratégies d’encerclement. Vous êtes face à des adversaires que vous devez étouffer. Vous devez à chaque fois vous en sortir. Moi, j’étais seul sur le jeu et j’avais face à moi beaucoup d’adversaires. Chaque fois, c’était une question de stratégie, de mettre en place des pièces pour échapper à leur vindicte ou à leur mensonge, et quand même avancer et faire sortir l’information. Ça a duré très longtemps, jusqu’à ce que je change de stratégie et que je décide de me bagarrer sur un autre terrain qui est le terrain judiciaire. C’est ce que j’ai fait avec mon avocat. Entre 2008 et 2011, on a construit un dossier pour la cour de cassation et on avait pour opposants les avocats et les services juridiques de Clearstream. Pour eux, il était très important de gagner, donc ils m’ont fait une proposition pour que je retire mes pourvois contre des dédommagements et j’ai refusé. A la fin, ce qui est le plus important, c’est que je gagne en cassation. Ils ne m’ont jamais attaqué ou critiqué sur les détails de l’enquête, mais ils ont attaqué le messager. Ils ont perdu sur tous les points. Et une fois que cette victoire était acquise, la vie était pour moi beaucoup plus facile, puisqu’ils n’avaient plus de prises sur moi.
S'il y avait une leçon à tirer de cette affaire, quelle serait-elle ?
J’ai longtemps pensé que le pouvoir était pour les journalistes de révéler ce qui était caché. En fait, je me rends compte qu’il y a un pouvoir supérieur à celui-là qui est de cacher ce qui a été révélé. Mais aujourd’hui, avec le film, c’est peut-être en train de bouger parce que je n’ai pas dit mon dernier mot. 

Comment le film peut contribuer à ce changement ?
Quand je présente le film à travers la France,  le sentiment qui domine, c’est l’effarement, parce que c’est une situation vraie et c’est ce qui fait la force du film. Le message va peut-être arriver jusqu’au politique qui vont peut-être bouger leur cul. Peut-être qu’à un moment, ils vont mettre en application les promesses qu’ils nous ont faites autour de la finance et du capitalisme financier sauvage qui est en train de manger toutes les économies. On le voit avec les affaires qui sortent en ce moment. Mais au départ, l’affaire Clearstream, c’est comment des outils informatiques et des monstres de la finance pillent les nations et le travail des hommes pour en faire des profits qui sont conservés dans des coffres-forts électroniques basés dans des paradis fiscaux. Et cet argent-là enrichit des microcosmes au détriment d’une foule. C’est pour ça que je les ai appelés des " voleurs de foule" à un moment. 
Comment avez-vous vécu la résurgence médiatique de Richard Malka, l'avocat de la société Clearstream et de Charlie Hebdo ? 
Voir réapparaître Richard Malka, c’est une sorte de hasard malencontreux. Je le vois revenir, c’est comme le scotch du capitaine Haddock, il ne me lâche pas. Vous savez, j'avais promis que pour l'anniversaire de la mort de François Cavanna, on ferait un film. Et un an jour pour jour après sa mort, on a présenté une première version de mon documentaire "Cavanna, même pas mort" au Festival de la BD d'Angoulême. C’est un film très émouvant qui fait verser des larmes, qui remet Cavanna à la place où il doit être, c’est à dire au centre du jeu médiatique. Si quelqu’un pouvait dire "Je suis Charlie", c’était lui. Mais Cavanna est tellement plus important que Malka. C’est un épiphénomène, Malka, un épiphénomène qui a quand même fait des dégâts.

Dans votre roman graphique "L'Affaire des affaires", vous écrivez : "la raison pour laquelle je n'ai jamais fait un bon journaliste, c'est que je passe trop de temps à rêver à une vie meilleure". Cette citation reflète toujours votre état d'esprit ?
Je me suis inspiré d'"Un privé à Babylone" de Richard Brautigan, parce que mes références sont plus littéraires que journalistiques. Et l'histoire de ce privé, c'est celle d’un détective qui passe tout le roman à chercher des balles à mettre dans son revolver et à un moment, il dit : "La raison pour laquelle j’ai pas fait un bon détective, c’est que je passe trop de temps à rêver à Babylone". Et moi, c’est un peu pareil. Quand quelqu’un me parle, je suis parfois tellement à l’ouest que je pose des questions d’une grande naïveté, j’essaie d’avancer, je ressemble un peu à un personnage de Brautigan. Quand lePDG de Clearstream me voit arriver, il me prend pour un rigolo, il me parle un peu avec condescendance, mais à la fin, c’est quand même moi qui le fait virer. Donc voilà, il faut se méfier des imbéciles. 
 
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